LA TERRE de Constantin Balmont (Konstantin Dmitrievič Balmont)

LA TERRE de Constantin Balmont (Konstantin Dmitrievič Balmont)

La Terre enseigne à regarder profondément, — profondément.
Les yeux corporels sommeillent. Brille et veille un Œil invisible.
S’effrayant, il regarde
Le mystère terrestre.
Cependant que la Terre dit :
— « Sois allègre, — je suis dans l’allégresse !
Regarde devant toi :
Il est une voix dans le saltant aujourd’hui, ainsi qu’une voix dans l’obscur hier.
Dans le lit cave du lac, le sous sol est argile, marne et terreau,
Mais ce n’est là que la couche première :
Là est le fond, et au-dessus de la profondeur la vague, après la vague.
Écoute ! Il est temps.
Sois jeune !

LA TERRE de Constantin Balmont (Konstantin Dmitrievič Balmont)

Tout sur la Terre est changement, — trait par trait, ajoute-toi…

Brillent les pensées,
Et la mémoire est vivante,
Et sonores sont les mots.
Les jours s’en vont, —
Mais il est des îles !
Des mers bleues les plus grandes profondeurs,
Près des îles, invariablement, gisent.
Sois, par ton âme,
Comme tous ceux
Qui lient en unité la dualité,
Les nuits et les jours,
Les ténèbres et les feux.
Brillent les pensées,
Et la mémoire est vivante :
N’oublie pas les îles !…
En un désert sauvage, au-dessus de l’ensevelissement sourd des eaux,
Une douce oasis fleurit, et fleurit,
D’un songe d’or
Sa vie caresse !
L’Aujourd’hui, comme une fumée
Deviendra un Hier :
De l’esprit saint
Sois jeune !
Il est temps ! Il est temps !… »
J’entends, j’entends ta voix, Terre jeune !
Tout m’est visible, et tout compréhensible : je suis ainsi que Toi.
J’entends comme respirent les fleurs nocturnes,
Je vois comme tressaille le brin d’herbe qui éclôt.
Mais j’ai peur d’un vide soudain qui soit dans mon âme !
À quoi me sert que l’un après l’autre des traits de vie surgissent ?
Ce que j’aime, s’enfuit et se perd…
Sonore est ta voix, ô jeune Terre !
Tu es multicolore pour éternellement !
Je vois tes nuances et les regards secrets.
J’entends harmonieusement lefe chœurs des rythmes,
La voix des rivières et souterraines et solaires, —
Mais, j’ai peur ! parce que les dessins se déchirent,
J’ai peur, ô Terre, — je suis un Homme !
À quoi me servent et les lacs, et la mer, et les monts ?
Serai-je seul, éternellement, avec le rêve ?…
L’adolescent fait peur, lorsqu’il est chenu !

LA TERRE de Constantin Balmont (Konstantin Dmitrievič Balmont)

………………………………………………
Qu’est-ce, qu’est-ce qui fait ce frôlement, là-bas,
Qui est comme le bruissement des calmes eaux ?…
Qu’est-ce qui songe, à moitié endormi,
Croît et chante ?

Silence… Sérénité…
Le monde est sous minuit. Tout se tait.
L*âme de qui, de qui ? est entendue…
Qu’est-ce, qui résonne, plein de vie ?

C’est une voix, jeune éternellement, une voix.
Elle est presque, presque sans paroles,
Mais belle, mais sainte.
Comme le principe de tous les principes.

Une vague qui roule, —
Mais pas la Mer… Profondément
Respire la vie d’un autre songe.
Sous la Lune elle est si vastement aise !
C’est un champ. La nuit regarde.
Caressant est le regard étoilé.
Les doux épis chuchotent,
Tous les épis chuchotent,

Se redressent, chantent, —
Se penchent pour le sommeil.
Sève de vie. Labeur éternel.
Avec douceur le grain frôle le grain…..

Qu’est-ce qui est plus loin ? Une théorie
De troncs non vivants, mais vivants :
Des grappes de fruits au-dessus de la terre,
À nouveau, principe des principes.

LA TERRE de Constantin Balmont (Konstantin Dmitrievič Balmont)

Sur de petits piquets
Une tempête recelée,
Rire sonore, et le vers sonore,
Un moment d’oubli, — la Vigne !
Une joie sereine du visage, —
Les étoiles regardent, caressantes…
Il mûrit, il s’apprête son vin,
Le jaune, le rouge raisin !

Et l’on récoltera ces grappes.
On les écrasera, on en extraira le sang.
Le travail est gai. Les cœurs chantent.
Dans la vie, à nouveau, vit l’Amour !

Ô Grain victorieux,
Grappes de fruits de l’Être !
Il sera du vin blanc.
Il sera un flot rouge !

Une année s’écoulera après une année,
La vie doit se précipiter.
Mais l’épi ne passera pas.
Mais les grappes vivront !

Les rêves ne finiront pas,
Le Printemps reluira pour tous !
Ainsi, la Liturgie de la Beauté
Est, fut, et doit être !

LA TERRE de Constantin Balmont (Konstantin Dmitrievič Balmont)  (1867-1942)
Traduction par (Alexis de Holstein ; René Ghil)

Reka Neglinnaya (река Неглинная), Moscow
Ph. Alessandro SAMMARRA

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